Chapitre en écoute
•15 septembre 2008 • Laisser un commentaireQuelques nouveautés…
- En guise de variation, vous pouvez écouter un chapitre inédit de Génie du proxénétisme sur myspace.
http://www.myspace.com/studiocharlesrobinson
Ce chapitre s’intitule : Dames de charité, traits de bienfaisance.
La lecture dure 17 minutes. Vous aurez besoin d’une application Flash pour pouvoir afficher la page.
- La collection Fiction & Cie lance sont site Internet :
http://www.fictionetcie.com/
Vous y trouverez le catalogue complet de la collection ainsi que des bonus audio et vidéo en cliquant sur les vignettes des ouvrages.
Génie du proxénétisme
•9 septembre 2008 • Laisser un commentaire
Génie du proxénétisme
ou
Beautés de la religion péripatéticienne
(roman)
Une chapelle voudrait que les seuls profits possibles soient connectés à l’innovation et aux nouvelles technologies. Un eldorado. Et autour, le désert. Celui qui n’a pas rejoint l’oasis tourne en rond et se couvre le visage de cendres. Nous ne le croyons pas. C’est un diagnostic paresseux. Nous, dirigeants d’une entreprise sexuelle, nous avons regardé les potentiels, c’est-à-dire de formidables bassins de main-d’œuvre non qualifiée. Et nous avons regardé les besoins, qui sont considérables pour les services à la personne. Donc nous disons : il y a un investissement à inventer. On ne convoite pas le gâteau du voisin en divisant les parts en plus petit, on apporte un nouveau gâteau sur la table, on demande qui en veut. Plus il y a de convives, plus il faut de gâteaux, telle est l’essence du capitalisme.
Les premiers pas au demeurant ont été difficiles. Il a fallu nous battre. De la tête et des poings. Ce livre raconte l’aventure des hommes et des femmes qui osèrent se dresser contre les a priori et la sclérose. Une aventure collective. Notre aventure.
Génie du proxénétisme est publié dans la collection Fiction & Cie, aux éditions du Seuil.
L’extrait suivant est un montage, composé à partir de différents passages de Génie du proxénétisme. Cet extrait a été publié dans le numéro 352 de la Nouvelle revue française.
Cliquer sur le lien pour lire le texte (qui s’ouvrira avec le logiciel Acrobat reader).
La raison démographique
•3 juillet 2008 • Laisser un commentaireCe pays-ci donne de bons poids coqs, de bons poids mouches, de bons poids plumes, des fois, vraiment pas souvent, un welter, mais ni lourds ni mi-lourds. C’est une question de tradition et d’alimentation. Une question de morphologie. Maintenant ils ont un président de la République qui est plus grand que le président des États-Unis. C’est la première fois que ça arrive. Les présidents du Mexique vont devenir, peu à peu, de plus en plus grands. Avant, c’était impensable. Un président du Mexique arrivait à peine, dans le meilleur des cas, à l’épaule d’un président américain. Des fois, la tête d’un président du Mexique arrivait à peine à quelques centimètres au-dessus du nombril de l’un de nos présidents. C’était ça la tradition. Maintenant, la classe supérieure mexicaine est en train de changer. Ils sont de plus en plus riches et ils ont pris l’habitude de chercher femme au nord de la frontière. Ils appellent ça améliorer la race. Un nain mexicain envoie son nain de fils faire des études dans une université de Californie. Le gamin a de l’argent et fait ce qu’il veut et ça impressionne quelques étudiantes. Il n’y a pas un coin sur la planète où il y ait plus d’idiotes au mètre carré que dans une université de Californie. Résultat : le gamin obtient un titre et gagne une épouse qui s’en va vivre au Mexique avec lui. De cette manière, les petits-enfants du nain mexicain cessent d’être des nains, acquièrent une taille moyenne et au passage se blanchissent. Ces petits-enfants, le moment venu, réalisent le même périple initiatique que leur père. Université nord-américaine, épouse nord-américaine, enfants toujours plus grands. La classe supérieure mexicaine, de fait, est en train de faire, à ses risques et périls, ce qu’ont fait les Espagnols, mais à l’envers. Les Espagnols, lascifs et peu prévoyants, se sont mélangés aux Indiennes, les ont violées, les ont forcées à embrasser leur religion, et ont cru que de cette manière le pays deviendrait blanc. Les Espagnols croyaient au blanc bâtard. Ils surestimaient leur semence. Et ils se sont trompés. Vous pouvez pas violer autant de personnes. C’est mathématiquement impossible. Le corps tient pas le coup. Vous vous crevez. En plus, ils violaient du bas vers le haut, alors que le plus pratique, c’est démontré, c’est de violer du haut vers le bas. Le système des Espagnols aurait donné des résultats s’ils avaient été capables de violer leurs propres enfants bâtards et ensuite leurs petits-enfants bâtards et même leurs arrières-petits-enfants bâtards. Mais qui est-ce qui a envie de violer qui que ce soit après avoir dépassé le cap des soixante-dix ans, quand on tient à peine debout ? Le résultat crève les yeux. La semence des Espagnols, qui se croyaient des Titans, s’est perdue dans la masse amorphe des milliers d’Indiens. Les premiers bâtards, ceux qui avaient cinquante pour cent de sang de chaque race, ont pris le pays en charge, ils ont été les secrétaires, les soldats, les commerçants au détail, les fondateurs des nouvelles villes. Et ils ont continué à violer, mais le résultat, déjà à l’époque, a commencé à dégénérer, parce que les Indiennes qu’ils avaient violé ont donné des métis avec un pourcentage encore plus petit de sang blanc.
— 2666 / Roberto Bolano
- roman posthume de l’auteur chilien
Victimes du progrès
•4 juin 2008 • Laisser un commentaireSe calant d’un sandwich le midi, ils parcourent Libération. Dans le métro qui les ramène chez eux, ils déploient et replient les pages internationales du Monde.
Dans la salle de bains, le matin, ils avaient exposé leurs nudités à France culture. Ils écoutent RFI en préparant la soupe. Ou le Grand Journal sur Canal en portant les assiettes au salon.
Les plus vaches coupent la chaîne câblée et les dessins animés des mômes à 20 h 00 pile. Ceux-là, probablement, sont irrécupérables.
Toute la journée, profitant du moindre micro-intervalle, ils ont pompé du flux rss, couru divers blogs, empoigné Médiapart. Des athlètes ? Non, ils sont malades. Intoxication élémentaire. On les dit news addicted. Névrose médiatique. D’ailleurs ces adeptes du clicodrome souffrent en général de délire d’interprétations, de compulsion vérificationnelle, d’inquiétudes polyfondées. On leur trouve des calculs gros comme le poing.
Des professionnels de la santé publique étudient cette nouvelle forme de dépendance, dont le bon sens montre qu’elle est évidemment contemporaine de l’explosion des technologies de diffusion de l’information — vitesse + profusion = immédiateté de la subjugation.
– Tiens, ce monsieur à la peau jaune avec des lunettes qui m’a tenu la jambe, voulait savoir si j’avais lu le discours d’un député ! Et quand j’ai avoué que je ne lisais jamais les journaux il a écarquillé les yeux. Puis il s’est lancé dans un discours sur Louis-Philippe, on aurait dit que c’était son père. Il lui fallait savoir à tout prix comment j’interprétais le départ de Rome de l’ambassadeur de France. Serait-on condamné pour toute la vie à faire quotidiennement sa réserve de nouvelles du monde entier qu’on crie la semaine suivant à en perdre la voix ? Aujourd’hui, si Mehmed-Ali envoie un navire à Constantinople, il se creuse la tête : pourquoi ? Demain, si Don Carlos échoue, il sera mort d’inquiétude. Ici on creuse un canal, là on envoie un détachement de troupes en Orient : ciel, au feu ! Le visage décomposé, il se démène, il crie, comme si c’était lui qu’on attaquait. Les voilà qui discutent, qui raisonnent à tort et à travers, mais au fond, ils s’ennuient ! Tout ça ne les amuse pas. Un sommeil de plomb que tout ce vacarme ! Ils vivent dans la peau des autres, ils s’occupent des affaires qui ne les regardent pas. C’est qu’ils n’ont rien à faire, et ils se dispersent, au lieu de poursuivre un but. La vérité de leurs dons cache un vide, une absence de sympathie envers tout ! Mais choisir un sentier modeste et laborieux, le suivre, y creuser une ornière profonde, ça les ennuie : ils n’en auraient que faire de leur omniscience, ils n’y trouveraient personne pour les remarquer, à qui jeter de la poudre aux yeux.
Oblomov / Ivan Gontcharov. Roman écrit en 1859. Quelques années avant Internet et la TV, déjà contemporain.
Oblomov / Ivan Gontcharov
•10 mai 2008 • Laisser un commentairePublié en 1859 et rapidement célèbre en Russie, Oblomov ne raconte rien, et pour cause. Roi feignant, Oblomov est un petit aristocrate démissionnaire, plus amorphe que débonnaire, dont le grand souci reste de ne pas bouger, de ne rien avoir à décider, de ne rien avoir à éprouver.
Pourquoi Oblomov émeut-il en dressant le portrait d’une cloche velléitaire, à qui la vie offre beaucoup et qui laisse tout passer par entêtement dans la paresse ?
Gontcharov avance à plusieurs reprises dans la dernière partie du livre une explication au profit des amis d’Oblomov : l’homme aurait une âme pure, cristalline, et ce serait elle qui toucherait ceux qui la reconnaissent. L’explication vaut plutôt comme caution narrative pour justifier que ses amis Stolz et Olga, mariés et engagés dans la vie, conservent un intérêt pour celui qui leur tourne le dos mollement.
En vérité, cette fatalité de la paresse, ce tragique de l’enlisement intérieur, sont simplement bouleversants, et très intelligemment menés par Gontcharov, qui ouvre des voies royales à son héros pour quitter sa condition, dans la rencontre avec Olga en particulier.
Oblomov est un gros homme dorloté : il a perdu l’habitude de l’effort et de la souffrance, il vit soulagé du monde, dans une condition pâlotte mais immuable. Il n’est pas heureux, mais peu importe, car il n’est pas malheureux. Oblomov est effrayé par le changement, pas tant que sa condition soit formidable — et ce n’est certes pas de perdre quelque chose qui l’inquiète –, simplement il répugne à produire un effort, à affronter quoi que ce soit. Sa condition lui convient : qu’elle s’effrite, mais sans le déranger. Oblomov est un homme qui dort éveillé. Une extinction. Chaque action est repoussée à plus tard, chaque obstacle est une occasion de reculer, tout est souci, préoccupation pesante. La vie idéale est une vie d’amibe. Oblomov pourtant aurait motif à se remuer : sa stabilité financière est menacée par des gredins. Mais rien n’est vraiment terrible tant qu’il ne l’a pas sous le nez, rien n’est intolérable si cela se trame derrière la porte, et s’il suffit de s’endormir pour en oublier les conséquences. Oblomov est désespérant.
Jusque-là, le personnage est un type assez fort, d’un comique singulier : un apathique, qui fait figure au chamboule-tout. Le roman lui offre un décor idéal avec son comique domestique et ses grandes séquences aux dialogues hilarants entre maître poisseux et serviteur teigne.
Mais Oblomov rencontre Olga. Jeune aristocrate touchante et imaginative, qui entreprend de secouer le dormeur, de le rendre au monde. Elle le séduit et le traîne hors du lit. Leurs amours de tendres pigeons sont souvent très beaux, avec ces mouvements de pudeur, de petits froissements, des délicatesses et des gages d’adolescents (lis ce livre pour moi et raconte le moi). Oblomov est authentiquement mordu. Olga s’est sans doute prise au jeu, par défi personnel dans un premier temps, puis par une attraction profonde : elle aime cette délicatesse, cette présence calme et dévouée. Une amitié amoureuse profondément nouée.
Cette histoire emplit de chaleur l’alentissement d’Oblomov : le tableau se change en panneau solaire, partie de campagne perpétuelle, pique-nique de printemps. Tout se colore, se densifie. Le vieux rêve de paradis familial se concrétise, souvenir de l’enfance privilégiée et du temps où une lettre reçue occupait tout un mois, avant même de l’ouvrir (pourquoi ouvrir la lettre, tu ne sais pas ce qu’il y a dedans, si tu ne l’ouvres pas, elle ne produira rien). L’espèce de molle sottise d’Oblomov se change en réussite, et cela trouble qu’un grand gamin inconséquent puisse se voir donner raison par le destin. Cette histoire folle devient attachante, parce qu’ayant refusé la bagarre, Oblomov ne serait pas défavorisé, comme cela lui pendait au nez. Parce qu’il y a finalement un élu parmi nous. Un garçonnet touché des anges, qui fait simplement le bonheur de cette femme et de lui-même, alors qu’il a refusé les seuls moyens autorisés au roman de la vie : la confrontation, l’aventure, les tourments, les décisions à prendre, assumer, faire aboutir.
La scène de séparation entre Olga et Oblomov est brièvement jetée, le voile est déchiré en quelques pages, après d’innombrables lignes décrivant tous les ondoiements de cette relation. Des pages simples. Oblomov recule une fois de plus. Olga oublie de maintenir l’illusion. La réalité se montre brutalement : cette erreur évidente de casting. Ce sont les personnes qui ne collent pas, et non leurs actions, autant dire qu’il n’y a pas d’échec, contre lequel lutter, mais un impossible devant lequel on ne peut que rendre les armes. La leçon est terrible.
D’avoir contre toute attente cru à cette histoire, le lecteur reflue avec Oblomov. La douleur devient la sienne. La déchéance est éprouvée pour ce qu’elle est : une épouvantable fatalité. C’est alors qu’Oblomov émeut terriblement, et prend à la gorge. De voir tout ce qui était offert, et qu’Oblomov laisse passer, presque sans lever la main.
Gontcharov réussit là un retournement de maître, surtout dans un roman au rythme si lent et si long.
Après cela, Oblomov s’abandonne à l’oblomovisme, que Jacques Catteau décrit très justement comme une « utopie régressive ». Il a lâché prise, définitivement. Retour des gredins et des aigrefins. Oblomov n’est pas loin de tomber dans la misère. L’ami Stolz à nouveau, bon ange pragmatique, intervient une énième fois. Il vient aussi d’épouser Olga, et sauve Oblomov des fausses dettes qu’il a signées pour s’éviter une dispute.
C’est Oblomov néanmoins qui chasse le plus fieffé des gredins, et alors qu’il semble tout à fait tombé, parce que ledit gredin commet l’erreur de mal parler d’Olga ; il en récolte une gifle et la porte. C’est plus qu’une anecdote : Olga a ce statut singulier d’être la chose pour laquelle Oblomov aurait pu consentir à changer de mode de vie.
Qu’il ait laissé passer cette occasion semble d’autant plus cruel quand claque cette gifle, gratuite, anonyme, inutile, inconnue.
Oblomov retombe mollement dans sa graisse, dorloté à nouveau par une petite bonne femme et bonne cuisinière, dont il admire le beau mouvement des bras. Une première attaque d’apoplexie le contrarie, il prend un peu peur, son régime se fait plus maigre, la promenade lui est imposée. Oblomov est inquiet. La mort vient bientôt le libérer. Il laisse cette petite bonne femme seule avec son deuil, convaincue d’avoir vécu pendant quelques années tout près d’un bon soleil. Il laisse aussi un fils qu’à nouveau Stolz prend en charge. Il laisse des souvenirs. Des regrets. Ce n’est pas qu’il s’en fiche, il sait qu’il a déçu son ami. Mais il y a longtemps qu’il n’a plus envie d’y changer quoi que ce soit. De son vivant, Oblomov a démissionné et s’est enterré dans sa propre chair.
Ce pâle refus de s’assumer, qui guette certainement dans bien des moments de désespoir, cette volonté d’abandonner et de demander grâce à la vie, d’être humilié si elle le veut, mais laissé tranquille à partir de là, touchent juste. Reconnaître sa défaite, sans avoir clairement choisi la bataille qu’il aurait fallu gagner ou perdre.
Le roman est écrit avec un négligé impeccable, lançant de longues descriptions de moeurs ou d’intérieurs, puis basculant en une phrase sur une scène décisive et narrative. Le matériau romanesque, traité sans souci des convenances, des structures, des rythmes, est un matériau en majesté. Tout émerveille, tout amuse, tout intéresse. Pas besoin de bâtir une machine littéraire, il suffit de raconter, au fur et à mesure, comme cela vient. Gontcharov, pour le coup, est un auteur heureux.
— Il existe plusieurs éditions d’Oblomov, se garder comme de la peste des versions abrégées. Les Editions L’Age d’homme proposent une édition complète.
Robinson Crusoé / Daniel Defoe
•21 avril 2008 • Laisser un commentaireRobinson Crusoé est un drame bourgeois, à la fois dans son aimable projet de divertissement, mais aussi dans ses visées moralistes et dans la nature des préoccupations qu’il décrit.
Un père de famille qui mena soigneusement ses affaires se trouve confronté à une tête folle de garçon, décidé à naviguer coûte que coûte. L’aimable père a beau le mettre en garde, rien n’y fait. Lorsque le patriarche dresse un index vengeur en guise de malédiction vers le fils indigne, il copie trait pour trait les grandes figures bibliques.
Robinson Crusoé sera donc un nouveau Jonas, un Jonas plausible — Defoe s’opposera fortement à l’étiquette de « roman inventé » que l’on appliquera à son récit : il en défend la véracité (moyen de défendre les quatre vérités du livre, et accessoirement, excellente publicité). Jonas concret, pour les temps actuels. Ses aventures seront merveilleuses, moins le fantastique, édifiantes et spectaculaires, sans plus d’intervention divine que l’on en rencontre dans la vie de tous les jours, où la main invisible est sagement à l’oeuvre, perçue par les seuls sages qui ont entendu les leçons de la religion.
Robinson Crusoé verra deux fois la tempête avant d’être puni une bonne fois pour toutes. Un naufrage, l’esclavage, auraient dû lui faire entrer dans la tête cette vérité : contre l’avis de ton père tu n’iras point. Car au fond, lorsqu’il s’installe au Brésil, après s’être évadé des griffes d’un pirate turc, il pourrait faire paisiblement fortune, sans revenir contrit en Angleterre. Son tort n’est pas de mener une vie d’aventure, son tort est de s’opposer une nouvelle fois à l’index paternel, à l’interdit formel de rester en mer. Tu seras un entrepreneur mon fils. Une Loi a été dite ; Robinson est celui qui ne comprend pas qu’il doit se soumettre, celui qui discute la loi avec des arguments individualistes, romantiques de surcroît (une inclination personnelle…). Son tort est d’excéder les rails, de chercher sa voie hors des formes recevables de la société industrieuse.
Robinson Crusoé fera son fameux naufrage, qui lui vaudra un quart de siècle de solitude et trois années encore d’enfermement sur l’île en compagnie de Vendredi.
Le livre devient dès lors une passion de comptabilité. Les investissements (temps de travail, nombre de planches, nombre de grains) sont scrupuleusement détaillés. Les possessions décomptées, classées, organisées, rangées. L’habitation de Robinson est un grand bonheur d’étagères. Lors de la découverte d’une épave, mais aussi lors de sa libération, et bien entendu une fois sa liberté recouvrée, Defoe exprime avec un bonheur d’enfant au pied du sapin le comput scrupuleux des objets, de leurs qualités, de leur quantité. Le moins que l’on puisse dire est que l’éveil spirituel de Robinson, qui au fil de ses aventures comprend qu’une volonté toute-puissante préside aux grandes décisions et manoeuvre tout au mieux, n’est pas janséniste. L’esprit d’un protestantisme à la solide matérialité souffle en ces pages. Et trouve parfois des accents cocasses. L’île déserte est un capital en friche, l’esprit d’aventure s’est mué en esprit d’entreprise.
Si les sentences contrites finiraient à la longue par lasser, Defoe fait preuve néanmoins de beaucoup de prudence, contestant le droit aux Occidentaux de juger à la place de la divinité le comportement et les moeurs des sauvages, lesquels ont développé leur propre chemin dans l’existence. Defoe montre comme les comportements dépendent autant des occasions que de la culture : un sauvage n’est pas moins affectueux, amoureux des siens, de sa patrie et de sa famille, pour avoir dévoré son voisin.
Le livre se place sous la stricte voie du ciel, mais il s’y place avec beaucoup de sens pratique, un refus des a priori (Robinson s’allie avec les Espagnols papistes, gracie les brigands selon ses besoins, abandonne ces mêmes Espagnols à leur triste sort, etc.), un sens consommé des affaires et une jouissance savoureuse des biens et du pouvoir : se livrant à un final de carnaval en tenue de gouverneur et parade au château.
Robinson Crusoé est le roman du bourgeois heureux, éprouvé certes, mais qui n’est pas en lutte contre l’horloge céleste, et qui, s’il sait en écouter la petite musique, trouvera à construire un grand et durable bonheur sur terre, dont jouir à volonté et sans questionnement. Cette plénitude de bonheur disponible, cette grande table ouverte qu’est l’univers pour peu que l’on s’y installe en respectant la loi divine, est d’ailleurs largement étendue aux diverses activités du monde : massacre des ours et des loups (hilarant), spectacle merveilleux de la nature, belles bagarres et festins de Gaulois.
Storytelling / Christian Salmon
•7 avril 2008 • Laisser un commentaireLe livre étudie la conceptualisation récente (début des années 90) du storytelling dans les stratégies de communication, qu’il s’agisse de communication marchande ou politique.
On ne vend plus un produit depuis longtemps, on ne vend plus une marque, on vend une histoire. Un exemple (non tiré du livre) pourrait en être la façon de vendre un vin chez un caviste moderne : celui-ci vend, non plus le vin, pas même les techniques modernisant les compétences traditionnelles, il vend l’histoire du récoltant (c’est un architecte qui a décidé de lâcher son cabinet pour reprendre une exploitation à côté de l’endroit où il allait en vacances quand il était gamin…). Le même caviste il y a quelques années aurait mis en avant le cépage, le terroir.
Ce qui est intéressant, c’est que le caviste n’est pas repassé entre ces deux discours par une école de commerce afin d’y mettre à niveau son argumentaire commercial, de là cette question : qu’est-ce qui l’a conduit à adopter cette nouvelle pratique marketing ?
La communication par la médiation d’une histoire offre de nombreux avantages : on s’attache à la mécanique du récit, et le récit est toujours porteur de sens et d’émotion, il permet à la fois identification et empathie. De plus, une histoire n’est jamais contestable.
Promouvoir une valeur est compliqué dans un monde qui prône le relativisme, tandis qu’une histoire est par nature légitime, elle est un éclat de réel (même quand il s’agit d’un récit inventé).
Vendre un produit impose au consommateur d’être effectivement spécialiste du produit pour apprécier ses caractéristiques techniques ; une histoire peut être comprise par n’importe qui. Savoir qu’un plateau de table est en loupe d’Amboine ne parle qu’aux ébénistes. Que la table ait été fabriquée à la main par un artisan de Anvers amoureux des Molluques, tout le monde pourra s’en souvenir et le raconter aux prochains dîners.
La technique du storytelling est particulièrement développée chez les conservateurs américains qui l’opposent à la litanie du catalogue de mesures, restée la clé de voûte de la communication démocrate. Les mesures, incertaines et chacune contestables, sont totalement balayées par l’efficacité d’une bonne histoire, simple à comprendre, qui ouvre sur des possibilités d’interprétation, donc d’appropriation. D’autant que ces récits s’appuient en général sur le bon sens, les valeurs populaires, et un rien de téléologie mythique. Ronald Reagan était passé maître en la matière, puisant dans un riche répertoire puisé aussi bien dans ses rencontres de campagne que dans les séries B. Cette capacité à substituer une bonne histoire à l’énoncé compliqué d’un problème entre pour une bonne part dans sa durable popularité.
Karl Rove a formalisé la pratique du storytelling dans une stratégie de Shéhérazade : quand les conditions ne sont pas favorables, il faut raconter une histoire que les gens auront envie d’entendre, en laquelle ils auront envie de croire. Par exemple : en Irak, c’est dur, il y a des gens qui baisseraient les bras, mais nous nous sommes en train d’y gagner la guerre pour la liberté. À partir du moment où un récit a pris, les faits n’ont pas tellement d’importance, on trouve toujours à arranger des faits, en les amoindrissant ou en les enrobant dans une mécanique narrative.
La stratégie de Shéhérazade devrait s’entendre dans un second sens, complémentaire : Shéhérazade n’est jamais hors-jeu parce que tous les matins elle a quelque chose à raconter, parce qu’elle est tous les jours capables de relancer une histoire, une piste qui va se substituer aux sollicitations du réel. Telle est la stratégie de Nixon puis de Reagan pour contourner le pouvoir défavorable des médias : leur fournir tous les jours l’histoire qu’ils vont raconter plutôt que de répondre à des questions que ces médias tireraient de l’analyse et de l’observation des faits. Cette pratique donnera naissance à un beau néologisme : les opposants aux raconteurs d’histoires appartiennent à la reality-based community, une catégorie devenue péjorative aux États-Unis. Les besogneux, le nez à ras des chiffres.
Le livre de Christian Salmon pointe un sujet extrêmement intéressant, qui gagnera à être complété par une analyse plus complète mettant en perspective la pratique du récit dans la vie américaine (laquelle excède largement le moment de sa conceptualisation par les experts de la communication). Salmon n’explique pas ce qui est particulier au storytelling théorisé par le marketing.
— Storytelling est publié aux éditions “La Découverte” (2007)
Entretien – Zone littéraire
•2 avril 2008 • Laisser un commentaireLe site Zone littéraire propose un entretien avec Ellen Salvi :
Verbaliser le client : les contrôleurs du métro / Eleanora Elguezabal
•23 mars 2008 • Laisser un commentaireLes contrôleurs du métro font partie de ces catégories de citoyens déconsidérés, au sujet desquelles les idées toutes faites sont férocement définitives. Eleanora Elguezabal, ethnologue originaire d’Argentine, livre à leur sujet une étude très stimulante.
Verbaliser le client est à l’origine un mémoire d’ethnologie et propose des pistes de réflexion particulièrement intéressantes.
Elguezabal cherche à comprendre la motivation des contrôleurs, et considère que les motivations financières et carriéristes sont insuffisantes à expliquer l’engagement dans la branche répressive.
Ce qui ressort de l’enquête ethnographique menée durant quelques mois est que les agents préfèrent le contrôle au guichet. Le guichet est en effet peu motivant car répétitif, passif, et les agents y sont soumis à la mauvaise humeur des clients sans possibilité d’y répondre.
Le contrôle offre au contraire une situation de dominant, qui ouvre un jeu complexe d’interactions dans lesquelles l’agent dispose d’un vaste panel de comportements et de décisions. L’agent y devient un acteur, avec des compétences, des expertises, des choix à opérer. Cette situation est valorisée par le souci particulier des débriefings pour les équipes de contrôle.
Ce n’est pas tant le statut qui est recherché, que le pouvoir concret et les formes de l’action.
D’ailleurs, les nouvelles fonctions commerciales — sortie du guichet pour occuper un comptoir dans le flux des voyageurs — ne sont pas tellement bien perçues.
Le profil de l’agent contrôleur est un profil intéressant. Il a souvent commencé des études, restées inabouties, et il a intégré les compétences sociales requises par l’entreprise moderne : implication, participation, prise en compte des objectifs de l’organisation, auto-évaluation, auto-contrôle (la maîtrise de soi est pensée comme bénéfique pour l’organisation), contrôle croisé des agents entre eux, etc. Toutes compétences dont Elguezabal rappelle justement qu’il s’agit de compétences scolaires, que ne possèdent pas les individus ayant tôt arrêté leurs études. Le cas se pose en particulier pour les agents plus âgés, avec à la clé un conflit générationnel : les anciens étant perçus comme inadaptés et refusant d’évoluer — un statut qu’ils revendiquent volontiers, avec des options corporatistes — tandis que les jeunes accompagnent ou anticipent les changements dans l’entreprise, allant vers une déspécialisation, une évolutivité et une flexibilité importantes.
L’entreprise offre de devenir un bon agent à qui a échoué à devenir ou rester bon élève.
Elguezabal rappelle aussi que l’on ne peut penser l’histoire du contrôle indépendamment des objectifs actualisés de l’entreprise. Le contrôle n’est pas une fonction dans l’absolu, immuable. Les paramètres du contrôle sont établis en fonction d’un projet économique. Alors que sur certaines lignes l’objectif aura été tout simplement de “reconquérir le terrain” — et les agents qui se sont chargés du nettoyage, inaptes à évoluer vers une politique de clientèle, sont peu à peu remplacés — l’enjeu plus général établit que le contrôle doit participer d’une exploitation intensive du réseau quand celui-ci ne peut plus tellement s’étendre. Il s’agit de rentabiliser le trafic actuel, pas de l’augmenter. Aussi les agents affectés au contrôle ont-ils pour mission de se concentrer sur les individus susceptibles de passer du statut de fraudeur occasionnel à celui de client loyal. Ils doivent repérer les contrôles peu rentables, préférer les paiements immédiats aux PV (dont le taux de recouvrement est faible), éviter les resquilleurs qui risquent de poser problème (pour réduire le risque d’accidents du travail, lesquels augmentent le coût global du contrôle et le rendent peu rentable), ce qui se traduit pour les agents par le développement d’une “expertise sociale profane”. Et pour l’entreprise, la stratégie du contrôle s’intègre pleinement dans une politique de management qui exploite la figure du client comme levier du changement.
— Verbaliser le client : les contrôleurs du métro est publié aux éditions “aux lieux d’être” (2007)

