Victimes du progrès
Se calant d’un sandwich le midi, ils parcourent Libération. Dans le métro qui les ramène chez eux, ils déploient et replient les pages internationales du Monde.
Dans la salle de bains, le matin, ils avaient exposé leurs nudités à France culture. Ils écoutent RFI en préparant la soupe. Ou le Grand Journal sur Canal en portant les assiettes au salon.
Les plus vaches coupent la chaîne câblée et les dessins animés des mômes à 20 h 00 pile. Ceux-là, probablement, sont irrécupérables.
Toute la journée, profitant du moindre micro-intervalle, ils ont pompé du flux rss, couru divers blogs, empoigné Médiapart. Des athlètes ? Non, ils sont malades. Intoxication élémentaire. On les dit news addicted. Névrose médiatique. D’ailleurs ces adeptes du clicodrome souffrent en général de délire d’interprétations, de compulsion vérificationnelle, d’inquiétudes polyfondées. On leur trouve des calculs gros comme le poing.
Des professionnels de la santé publique étudient cette nouvelle forme de dépendance, dont le bon sens montre qu’elle est évidemment contemporaine de l’explosion des technologies de diffusion de l’information — vitesse + profusion = immédiateté de la subjugation.
– Tiens, ce monsieur à la peau jaune avec des lunettes qui m’a tenu la jambe, voulait savoir si j’avais lu le discours d’un député ! Et quand j’ai avoué que je ne lisais jamais les journaux il a écarquillé les yeux. Puis il s’est lancé dans un discours sur Louis-Philippe, on aurait dit que c’était son père. Il lui fallait savoir à tout prix comment j’interprétais le départ de Rome de l’ambassadeur de France. Serait-on condamné pour toute la vie à faire quotidiennement sa réserve de nouvelles du monde entier qu’on crie la semaine suivant à en perdre la voix ? Aujourd’hui, si Mehmed-Ali envoie un navire à Constantinople, il se creuse la tête : pourquoi ? Demain, si Don Carlos échoue, il sera mort d’inquiétude. Ici on creuse un canal, là on envoie un détachement de troupes en Orient : ciel, au feu ! Le visage décomposé, il se démène, il crie, comme si c’était lui qu’on attaquait. Les voilà qui discutent, qui raisonnent à tort et à travers, mais au fond, ils s’ennuient ! Tout ça ne les amuse pas. Un sommeil de plomb que tout ce vacarme ! Ils vivent dans la peau des autres, ils s’occupent des affaires qui ne les regardent pas. C’est qu’ils n’ont rien à faire, et ils se dispersent, au lieu de poursuivre un but. La vérité de leurs dons cache un vide, une absence de sympathie envers tout ! Mais choisir un sentier modeste et laborieux, le suivre, y creuser une ornière profonde, ça les ennuie : ils n’en auraient que faire de leur omniscience, ils n’y trouveraient personne pour les remarquer, à qui jeter de la poudre aux yeux.
Oblomov / Ivan Gontcharov. Roman écrit en 1859. Quelques années avant Internet et la TV, déjà contemporain.

